La Syrie, terre des minarets en ruines et des petites filles décapitées

La Syrie, terre des minarets en ruines et des petites filles décapitées

A l’instar des rêves, les villes sont faites de désirs et de peurs, mais si le fil de leur propos est sibyllin, leurs règles sont absurdes, leurs perspectives sournoises et tout n’y est que dissimulation.

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Dans Les villes invisibles, roman d’Italo Calvino, l’explorateur Marco Polo décrit les villes d’un vaste et déliquescent empire à son souverain, Kubilai Khan. Au bout d’un moment, les récits se superposent et le khan comprend que le navigateur à sa cour n’a parlé que d’une seule et même ville, imaginaire, fragmentaire –où chaque vignette expose une perspective différente, dévoile une autre ville, où la mort reflète la vie et où les cités ont des noms de femmes italiennes. Chaque ville est suspendue entre réalité et chimère et rappelle au lecteur que toute ville ne peut être appréhendée que par petites touches, saisissant à chaque fois un objet, une histoire ou un souvenir précis.

Cela fait maintenant près de dix ans que je lis et relis Les villes invisibles. Avant la révolution syrienne, la poésie de Calvino s’ancrait, confortablement, dans l’univers de la fiction.

Récemment, en rouvrant le livre pour y piocher quelques citations, j’ai replongé –cette fois-ci, je parcourais tous les jours quelques pages en intercalant ma lecture avec le flux interminable d’images sordides, arrivant de nos villes syriennes bien trop réelles.

Pour la première fois, les mots de Calvino se détachaient de la fantasmagorie; les villes syriennes s’intercalaient entre les lignes des Villes invisibles. Avec Kubilai Khan, j’ai écouté les récits de Marco Polo et j’ai essayé de comprendre comment des villes pouvaient devenir invisibles.

Le spectacle de la mort

Le spectacle de la mort est devenu un passe-temps révolutionnaire. Il y a tant à en apprendre. La mort est rapide, bien plus courte qu’un clip YouTube. La mort, c’est un homme enveloppé dans son linceul, des bandages ensanglantés autour de la tête et des bouts de coton enfoncés dans ses narines, c’est la teinte bleue-grise de sa peau. La mort, c’est une caméra qui balaye des fosses communes où des cadavres d’enfants forment de longues lignes, parfaites, qu’on recouvre de terre couleur rouille. Les morts syriennes se sont accumulées si vite que la perte de ces 40.000 vies, en à peine deux ans, semble impossible à concevoir.

Mais la mort d’une ville est différente. Elle est lente –chaque quartier dit sa mort bombe après bombe, obus après obus et pierre après pierre. Assister à la mort de nos villes est insoutenable.

Ce n’est pas comme apprendre la mort de quelqu’un –la nouvelle arrive toujours trop tard, toujours après les faits–, avec la mort d’une ville, c’est comme si le processus pouvait être enrayé, que la ville pouvait être sauvée des griffes de la destruction. Mais là est l’illusion: ces villes, autrefois ardentes et vivaces, ne peuvent être sauvées. Nous sommes frappés d’impuissance et nous n’avons plus qu’à les regarder tomber en décrépitude.

On nous a vendu les ruines comme des lieux romantiques et poétiques. Comme des touristes se baladant dans des sites archéologiques, appareils photo autour du cou et guide en poche, dans les tourbillons de poussière qui effleurent les restes d’une civilisation morte, nous sommes en quête de beauté.

Les ruines, ce n’est pas romantique

Nous imaginons le passé, à quoi ressemblaient ces lieux avant l’effondrement des empires et la transformation d’objets quotidiens en artefacts historiques.

Mais il n’y a que la distance du temps et de la géographie qui permet ce type de romantisme. En pleine guerre, les ruines en formation ne sont pas belles, elles ne sont pas les messagères de leçons profondes, ni même une mise en scène alambiquée invitant à la méditation philosophique sur la folie des hommes. Quand vous y assistez, en direct, quand la destruction est réelle, quand elle concerne votre ville, c’est une tout autre histoire.

C’est ce moment de désespoir où nous réalisons combien notre empire, qui nous semblait réunir toutes les merveilles du monde, n’est qu’une ruine sans fin et sans forme, que la gangrène de la corruption est remontée trop haut pour que notre sceptre puisse la guérir et qu’en terrassant nos souverains ennemis, nous avons hérité de leur longue déchéance.

Etre originaire d’Alep, ce n’est pas être originaire de n’importe quel endroit du monde. Nous avons marché si profondément dans l’histoire que nous ne l’avons pas comprise –ce lieu, plus vieux que tous les autres, nous avons simplement appris à l’appeler maison.

Etre né à Alep…

Nous avons grandi en sachant que notre insignifiante existence n’était que la couche de poussière la plus fine au sommet d’une épaisse strate géologique, faite des empires, des royaumes et des générations qui se sont succédés entre nos murs. Nous avons su, sans le moindre doute et dès le plus jeune âge, que nous n’étions rien d’autre qu’un battement de cils dans l’œil de notre ville.

Quand vous êtes originaire d’Alep, vous êtes frappé d’une malédiction: ici, rien ne changera jamais. Pour certains, vivre dans la ville qui ne change pas est trop difficile à supporter. Au fil du temps, l’immutabilité d’Alep et votre incapacité à y laisser une marque vous pousse à la quitter, à échanger le confort contre le changement.

Après votre départ, qu’importe l’endroit du monde où vous vous trouvez, vous savez qu’Alep est là, qu’elle vous attend dans l’état exact où vous l’avez laissée. C’est vous, par contre, qui revenez dans une forme réinventée à chaque fois que vous rentrez à la maison –diplômée, jeune mariée, mère, tout le temps fière de l’identité et des idées nouvelles que vous faites entrer dans votre ville, cette ville qui vous attendait patiemment.

A Alep, vous passez votre vie à vous angoisser sur votre postérité, à vous demander si votre legs pourra un jour rivaliser avec celui de votre ville. Mais jamais vous ne vous préoccupez de la postérité d’Alep –sur laquelle nous nous sommes si inconsidérément reposés– car comment avoir le moindre impact sur ce genre de destinée?

Une ville au regard tourné vers l’intérieur

Chez Calvino, Alep est la ville de Lalage, une ville de minarets où la lune «se repose, une fois sur l’un, une fois sur l’autre». C’est une ville d’églises, de temples, de reliques et de tombes de mystiques révérés. C’est une ville où les épices de l’Arménie se mélangent aux saveurs de la Turquie. C’est une ville où l’arabe, le kurde et l’arménien se parlent en parallèle l’un de l’autre, avec un mot de français jaillissant, parfois, ici ou là. C’est une ville de commerce et d’industrie, où les hommes palabrent et négocient sans arrêt, dans les mêmes souks où leurs pères négociaient et palabraient avant eux. C’est une ville où des jeunes filles, en jeans moulants et hauts talons, courent les rues et y croisent d’autres femmes, habillées de longs manteaux noirs et de voiles blancs encerclant leurs visages. Et tous savent qu’ils sont ici chez eux, à Alep.

Un homme qui n’est pas originaire d’Alep m’a dit récemment:

«Quand vous allez à Alep, vous ne la voyez pas tant que vous n’êtes pas arrivé.»

Et je ne l’avais jamais remarqué. Peut-être parce que j’ai toujours été à l’intérieur de cette ville, que je n’ai jamais eu à la chercher quand j’y suis retournée. Je n’ai jamais douté de sa présence, je savais qu’elle serait toujours là, exactement, précisément comme je l’avais laissée, intacte et immuable. Mais cet homme avait raison: Alep est une ville au regard tourné vers l’intérieur; elle voit le monde parce qu’il se reflète en elle. Et parce que nous y avons vécu pendant des générations, nous avons fini par lui ressembler

Au sommet d’une colline ovale, la Citadelle d’Alep domine le cœur de la ville. C’est là que vous emmenez tous les visiteurs. Dans la chaleur de l’été, vous les guidez sur une succession escarpée de marches de pierre, motivant leurs pas exténués par la promesse de fraîcheur qu’ils trouveront à l’intérieur.

Et vous ne leur mentez pas. Vous les conduisez sous les portes massives de la forteresse et dans ses corridors sinueux, qui servaient autrefois de remparts aux attaques. Puis vous les faites ressortir, sous un soleil de plomb, le visage momentanément grimaçant du brusque passage entre l’ombre et cette cinglante lumière alépine.

La citadelle, la mosquée, ma ville

Quand l’ascension se poursuit, vous désignez à vos compagnons la mosquée de la Citadelle, à votre gauche, et l’amphithéâtre à droite. Au café, vous achetez une bouteille d’eau car, vous aussi, la chaleur a fini par vous liquéfier. Et c’est enfin l’arrivée au sommet. Là, comme toujours, la douce brise d’ouest provoque la surprise générale.

Devant cette vue majestueuse, vous tendez les bras et dans un moment de pure magie, la ville de pierres et de minarets se dévoile sous les yeux médusés de vos hôtes. C’est le moment que vous attendiez tant, le moment de vous retourner vers votre petite troupe et de lui annoncer:

«Voilà d’où je viens. C’est ma ville.»

Le moment où les obturateurs des appareils cliquettent, comme autant d’applaudissements. Ma ville, je l’ai toujours pensé, s’amuse de voir ses enfants se donner ainsi en spectacle.

Mais aujourd’hui, la Citadelle n’est plus un endroit pour impressionner les touristes. Le lieu n’est plus un site protégé du Patrimoine mondial de l’Unesco. Elle est retournée à sa fonction première –celle d’une forteresse, prise dans une âpre bataille entre frères syriens, un site à occuper et à capturer, une nouvelle fois.

Notre sang ruisselle sur les pavés

Les clous et les fers à cheval antiques qui ornaient ses portes indestructibles sont désormais tordus et les lourdes planches de bois ont été brisées. Les étroites meurtrières du château, autrefois repaire d’archers, sont devenus des nids à snipers. Ses pierres crayeuses, intactes depuis des siècles, sont parsemées d’impacts de balles et la rue pavée en contrebas, fraîchement rénovée, draine le sang des victimes des combats – des cadavres qui restent parfois des jours à pourrir avant d’être récupérés par leurs proches. Comme le dit Sami, un militant d’Alep:

«Nous voyons des ruines devenir des ruines.»

A cause de notre fierté mal placée, nous sommes indignes de cette histoire que nous avons été incapables de protéger. Car la Vieille Ville, la Citadelle et les souks n’étaient pas uniquement le théâtre de nos mises en scènes sociales –ils étaient le cœur de chaque Alépien. Notre origine, c’est notre sang, et désormais notre sang ruisselle sur les pavés de notre ville. Brisée, Alep ne s’amuse plus des passe-temps de ses enfants.

La Syrie est devenue une terre de minarets en ruines et de petites filles décapitées. Dans chaque vidéo, c’est comme s’il manquait toujours quelque-chose, quelque-chose de cassé, quelque-chose qui ne sera jamais réparable.

C’est quand les choses se brisent que vous en saisissez l’essentiel –qu’il s’agisse d’amours, d’amitiés, de personnes et même de villes. En assistant à la révolution, j’ai  compris que les choses cassées prenaient davantage de place.

Tout se casse: le crâne d’une petite fille, un minaret

Quand ils sont entiers, les objets sont compacts, rentables, efficaces. Les longs intestins d’une petite fille forment des circonvolutions parfaites, dissimulées derrière son ventre plat, contrairement à la masse informe de chairs roses et entortillées qui déborde de son cadavre défiguré.

Une fois brisé, son crâne devient autant de flèches tranchantes pour le front d’un autre enfant, comme si ces os avaient toujours été des lames discrètes, prêtes à couper, et faisant simplement et provisoirement semblant de former un petit bouclier clair, tendre et bombé.

Dans le ciel, un minaret s’élève comme une construction racée et gracieuse –mais quand il tombe, il se disloque et atterrit dans les rues dans une avalanche de pierres, ses étages supérieurs emportant toute la façade du monument dans leur chute.

Et même la Syrie, un pays autrefois paisible et qui ne prenait avant la révolution qu’une place minime, déborde maintenant de tous les côtés, engorgeant journaux, débats internationaux et réseaux sociaux de millions de mots et d’images.

Une fois détruites, les choses prennent des formes inédites et inimaginables. Les sols en béton s’amoncellent en tranches verticales contre les murs des bâtiments éventrés. Les cadavres carbonisés se ratatinent, figés pour toujours dans leurs positions torturées. Les portes métalliques des magasins se froissent comme de vieilles boîtes de conserve et jaillissent de leurs gonds. Et même les souvenirs heureux se tordent sous l’effet de la destruction: le son d’un feu qui crépite ne me réconfortera plus jamais, tant il me rappellera toujours celui du brasier des échoppes historiques d’Alep.

Les zones d’ombre

Quand elles sont détruites, c’est là que vous réalisez, trop tard, combien toutes ces choses étaient fragiles: os, pierres, murs, bâtiments, villes.

La compréhension de la destruction et des changements qui l’accompagnent se fait par vagues –c’est par exemple le moment où vous saisissez que votre famille est en exil, où vous réalisez que les lieux de votre enfance ont disparu pour toujours. Les zones d’ombre de la ville commencent à correspondre aux zones d’ombre de votre esprit.

Un ami d’enfance se lamente:

«En allant dans la Vieille Ville, nous n’avons jamais pris de photos. Mais qui prend des photos à Alep?»

Il avait raison; toutes mes photographies d’Alep ont été prises par des étrangers. Au fil du temps, à mesure que je devenais moi-même une étrangère, j’ai pris de plus en plus de photos. Aujourd’hui, nous exhumons tout ce que nous pouvons, nos photographies deviennent les références d’une ville que nous pensions impérissable, que nous prenions, à tort, pour une toile de fond éternelle. Qui aurait pu dire, un jour, que nous allions lui survivre? Que nous allions rester debout quand elle allait partir en fumée?

Depuis le début, la révolution divise les habitants d’Alep. Contrairement à d’autres villes –Darra, Homs et Hama, par exemple– ils ne l’ont pas rejointe spontanément. Certains Alépiens en veulent même aux combattants de l’opposition qui, disent-ils, ont pénétré la ville sans être prêts à combattre le régime. Pour eux, le saccage d’Alep est la faute des opposants, oubliant bien commodément la violence que le régime d’Assad a infligée à leur ville depuis quatre décennies.

La mémoire courte

Au début des années 1980, quand Hafez el-Assad combattait les Frères Musulmans, il s’en est pris à la ville d’Hama –avec des milliers de personnes tuées en février 1982, et tout un quartier historique réduit à néant–, dans ce qui relève désormais de tristement célèbres «événements». Mais les gens ont oublié ce qui s’est passé avant ces «événements», quand Alep perdit des milliers de fils –disparus dans les illustres geôles d’Hassad, torturés, exécutés, et finalement effacés de la  mémoire collective.

Mais Hafez el-Assad, par contre, n’a jamais oublié le versant rebelle d’Alep. Il régenta la ville d’une main de fer, paralysa son économie et retarda son développement. Tout le quartier de Bab el-Jneen, dans la Vieille Ville, fut rasé et remplacé par une série de chancres architecturaux, des bâtiments officiels exerçant leur domination abjecte sur le tissu urbain historique. Le quartier qui faisait face à cette zone est resté vide pendant deux décennies. En étudiant la carte de la Vieille Ville, nous avions l’habitude de connecter visuellement ses rues sinueuses à ce trou béant, reconstituant mentalement ce qui avait effacé de notre histoire.

Les gens oublient que si Alep était l’une des cités islamiques les mieux préservées du Moyen-Orient, c’était à cause d’années de négligence, et non d’obligeance. A la fin des années 1990, quand le régime découvrit les bénéfices de mots aussi magiques que «restauration» ou «sauvegarde patrimoniale», des millions de dollars venus de l’étranger se déversèrent dans les coffres d’Hassad, en vue d’une rénovation de la Vieille Ville.

Et tout le monde a aussi oublié que Bachar, à l’instar de son père, n’a jamais eu la moindre sollicitude pour la cité du nord. Ni pour ses bâtiments, ni pour son histoire, ni même pour ses habitants. Ce qui fut péniblement restauré, pierre après pierre, ce qui fut reconstruit, réinventé et remis en valeur est aujourd’hui détruit, en l’espace de quelques minutes. Rien n’est tenu pour sacré, ni la Grande Mosquée des Omeyyades, ni les vieux souks, ni les quartiers chrétiens d’al-Jdeideh, et pas même le symbole de la ville: la Citadelle.

La barbarie des Assad

Dans leur amnésie, les habitants d’Alep sont semblables aux habitants de tant de villes chez Calvino. Ils ont oublié que le silence et la peur n’ont plus de valeur sur le marché de la révolution. Ils ont oublié que les obus d’Assad ne font pas la distinction entre un silencieux et un brave.

Notre pays est l’étendue des paysages urbains et ruraux violés par la dynastie Assad. Comme les anciens Mongols, ils fuient en laissant derrière eux une terre recouverte de cendres, de ruines et de sang. Le régime a fait rentrer le nouveau millénaire dans la définition de la barbarie –en enveloppant le pays d’un voile de modernité cynique et mensongère, en détournant des ressources internationales vers son propre profit et sa propre gloire, puis en réduisant le pays à néant sous les bombes. Et, dans une ultime insulte, en y voyant la main d’un obscur complot.

Nous entendons des rumeurs sur la disparition de nos antiquités, sortant du pays par toutes ses vannes ouvertes –nos objets exhumés et pillés, extorqués et échangés contre des armes pour tuer davantage de Syriens.

Nos artefacts historiques quittent la Syrie et s’en vont vivre dans d’autres maisons, où des individus racontent à leurs enfants des histoires de lieux anciens, des lieux qui existaient autrefois, des lieux qui n’étaient pas encore invisibles. Des lieux qui n’étaient pas encore morts.

Une ville de cendres et de sang

Comme les villes de Calvino, Alep est une femme. Son nom complet, Halab al-Shahba, se réfère au lait de la vache grise du Prophète Abraham. Et ce n’est pas surprenant que le nom d’Alep ait une signification aussi sainte et terre à terre, un caractère qui relève autant du sacré et de la subsistance quotidienne. C’est une ville de lait et de marbre –rien ne nourrit davantage l’esprit d’Alep que sa cuisine et ses pierres.

Aujourd’hui, Alep est une ville de cendres et de sang. Les pierres laiteuses sont devenues grises, noires, avec de longues traînées rouges. Le blanc a disparu, si ce n’est dans les traces salées de nos larmes qui hachurent nos visages poussiéreux.

Pendant la guerre, nous avons appris à regarder nos villes par fragments, chaque scène dévoilant une part de nous-mêmes que nous ne connaissions pas, ou que nous feignions ne pas connaître.

Les autres, c’est nous maintenant

Chaque jour, nous sommes obligés de nous confronter aux parts les plus laides de nous-mêmes, celles que nous pensions, naïvement, appartenir aux autres. Ce n’étaient que les autres qui pouvaient tuer leurs semblables; il n’y avait que les autres pour bombarder des immeubles remplis de familles innocentes; ce n’était que les autres qui pillaient et violaient, que les autres qui massacraient des enfants. Ces actes, croyait-on, ne nous concernaient pas. Nous n’étions pas comme eux.

Ce sont les étrangers qui me posent la question la plus douloureuse:

«Pourquoi est-ce que vous, les Syriens, vous vous entretuez?»

En général, je pars sur des explications interminables en faisant de grands gestes avec mes mains, mais en évitant tout contact visuel, en donnant des exemples de précédents historiques et logiques, en parlant de tyrannie et d’oppression, de révolution et de liberté. Mais je ne leur dis pas ce que je devrais.

Pas par gentillesse, mais par pitié, et parce que cela m’effraye d’admettre combien je me suis endurcie ces vingt derniers mois: n’ose surtout pas croire, pas même une seconde, que ton peuple et tes villes sont immunisés contre ce qui se passe dans mon pays, mon cher ami. Personne, absolument personne ne l’est.

Pour ceux qui y sont passés sans y entrer, cette ville est une chose; elle en est une autre pour ceux qu’elle séquestre, ceux qui ne pourront jamais la quitter. Il y a la ville que vous voyez pour la première fois, mais c’est une autre ville que vous quitterez sans jamais pouvoir la revoir.

Nous voyons ce que personne ne devrait voir

Chez Calvino, Alep est la ville d’Almema, la ville de la mort où «vous atteignez un temps de votre vie où, parmi tous ceux que vous avez connus, le nombre des morts surpasse celui des vivants».

En Syrie, nous vivons ce qui, pour la vie elle-même, relève d’une aberration. Nous avons vu ce que personne n’est censé voir, les entrailles des enfants et les péchés originels des hommes. Nous avons assisté, horrifiés, au ballet de notre propre aviation larguant des barils d’explosifs sur des villages endormis. Nous avons défié les lois de la nature. De la même manière qu’aucun parent ne devrait avoir à enterrer ses propres enfants, personne ne devrait avoir à enterrer sa propre ville.

Dans une ville comme Alep, des changements si radicaux ne se produisent tout simplement pas au cours d’une vie. Mais désormais, plus rien ne dit que ma ville puisse me survivre.

Notre pays est malade et nous avons le mal du pays. Ma mère me dit qu’elle est une étrangère vivant chez d’autres personnes, et que des étrangers vivent chez nous. Mon père parle de tout cadenasser et de partir, la clé dans la poche, pour revenir plus tard – mais un tel retour relève désormais du rêve impossible.

Nous étions censés vivre et mourir dans une Alep immuable, comme nos grands-parents avant nous, mais nous avons préféré briser les lois de la nature et transmettre à de rares survivants les ruines ce qui nous avait été légué intact.

La nostalgie de la moindre pierre

Personne, sage Kubilai, ne sait mieux que toi que la ville ne doit jamais être confondue avec les mots qui la décrivent. Mais pourtant, entre l’une et les autres, il existe un lien.

A un moment donné, la confiance se rompt entre Marco Polo et Kubilai Khan. Le conteur et l’auditeur se séparent en deux mondes, indépendants l’un de l’autre. Kubilai finit par douter de son narrateur et accuse Marco Polo d’avoir créé des fictions sur du vent. Ces villes ont-elles jamais existé, demande-t-il, ou les as-tu inventées?

Les villes sont à la fois réelles et imaginaires. En temps de paix, elles sont des toiles de fond, des arrière-plans qui absorbent paisiblement notre ego. Elles attendent qu’on les remarque, que quelqu’un leur rende visite et les voie sous un jour nouveau, alors que nous traînons, blasés, nos pas indifférents sur leurs pavés.

Vous rêvez de quitter ce lieu qui ne change pas, de laisser derrière vous le fardeau de l’histoire sur lequel vous n’aurez jamais la moindre prise, où après votre passage, vous ne laisserez pas le moindre grain de poussière sur sa narration infinie. Vous rêvez d’un endroit, en dehors de cet endroit, où la possibilité d’échapper au passé et de devenir quelqu’un d’autre semble plus facile.

Vous n’aviez jamais imaginé qu’un jour, c’est la ville qui serait mise à nu, précaire et vulnérable. En temps de guerre, la ville devient précieuse, vous faites le deuil du moindre mètre, vous avez la nostalgie de la moindre pierre. Les images, les senteurs et les saveurs de la ville vous hantent. Vous vous accrochez au moindre souvenir du moindre lieu que vous avez connu, pour tenter de vous souvenir des choses telles qu’elles étaient. Avant.

Souvenez-vous d’une ville qui s’appelait Alep

Mais les souvenirs sont trompeurs. Vous les rassemblez en images, des images vous faites une histoire que vous racontez à votre enfant. L’histoire d’une ville que vous avez connue autrefois et qui s’appelait Alep. Une cité faite de monuments et de lait, de douceurs et d’épices, une ville si parfaite, si belle, qu’elle portait le nom de la vache d’un prophète. Ses minarets changeaient de forme, passaient du carré au rond, puis du rond à de minces aiguilles cinglant le ciel, chaque appel à la prière était une symphonie de voix qui se répondaient l’une à l’autre, comme dans une interminable conversation.

Vous continuez l’histoire, en éludant certains détails: la fuite, les flammes, les cendres, les minarets qui dégringolent, l’adhan muet, le sang devant les boulangeries et la puanteur omniprésente de la mort.

Contrairement à Calvino, vous faites l’impasse sur les sombres travers de nos sociétés, vous ignorez  les crimes des hommes, les trahisons des gens –en réalité, vous ignorez tout bonnement les humains, car vous êtes désormais persuadée que, sans ses habitants, une ville peut conserver son innocence.

Mais qu’importe, de tels détails n’ont pas leur place ici. Ce qu’il faut, c’est vous en tenir aux choses telles qu’elles étaient. Vous parlez alors de plus en plus vite, vous décrivez les maisons de vos grands-parents et celles de vos arrières-grands-parents, et vous prétendez qu’elles ne sont pas vides. Vous parlez des anciens quartiers de vos arrières-arrières-grands-pères, vos mots les reconstruisent dans leur forme parfaite et pas comme ils sont aujourd’hui –les ponts centenaires devenus tas de gravats fumants, les plantations de jasmin détruites et mortes, les fontaines des cours intérieures taries et recouvertes de terre.

Votre récit fait toutes ces impasses, tant vous voulez conserver le rêve intact et séparé du cauchemar, mais vous oubliez par là même la leçon de Calvino: les villes existent dans leur dualité.

Et l’enfant vous demandera, parce que les enfants demandent toujours:

«Maman, cette ville a-t-elle réellement existé ou l’as-tu inventée?»

Et vous ne saurez pas quoi répondre, car votre histoire est à la fois un mensonge et la vérité. Elle était réelle, et le moment d’après intangible, même en conservant les photographies au creux de vos mains et les souvenirs bien à l’abri dans votre tête. Malgré tous vos efforts, ou peut-être en dépit d’eux, elle a changé.

Et avec mes mots, avec mes dits et mes non-dits, j’ai finalement rendu ma ville invisible.

Amal Hanano
Amal Hanano est le pseudonyme d’une écrivain américano-syrienne. Vous pouvez la suivre sur Twitter: @amalhanano

Traduit par Peggy Sastre

Source : Slate

Source : http://actuwiki.fr/actu/11844

Alep

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